dimanche 22 mars 2020

Chamane zone - 21 /03 /2020

Chamane zone

La tête un peu inclinée, j'introduis l'extrémité d'un stylo dont la mine a été rétractée dans l'entrée de mon oreille et effectue un mouvement lent, tout conservant une certaine pression, sur les rebords du conduit. Reflex de survie. La jouissance qui s'empare de moi transforme en écho lointain ce que vient de m'annoncer mon mari. Il me quitte pour aller au Brésil avec une danseuse du Macumba Club Palace Studio dont il ravale la façade depuis au moins six mois. Il est vrai que je commence à trouver son chantier un peu long, d'autant plus qu'à chaque fois que je vais le chercher vers vingt trois heures, il n'y a jamais d'installation devant la façade. Perspicace ? Non ! Je n'ai pas très bien compris pourquoi mais il m'explique qu'il doit la démonter et la mettre à l'intérieur tous les soirs… d'où cet horaire tardif. Lui et moi partageons notre unique véhicule ; grand cœur, il me l'a laissé. Parfois il invite une collègue à la maison ; une Yupik du Yukon. C'est rare dans le bâtiment. Enfin je crois. Elle nous amuse avec ses chants et ses danses. Je me souviens avoir beaucoup ri. Ensuite il la ramène chez elle. "Mais pourquoi le Brésil, lui demandé-je, c'est pas le bon hémisphère !". "J'sais pas Copacabana, ça sonne mieux que Canada" me répond-il. Je tente de l'en dissuader : j'invoque le poumon de la terre de feu, la mafia du soja, les hordes moustiques porteurs de palu, zika et autres fièvres bolso-aryiennes. Mais rien n'y fait. D'ailleurs, m'arrête-t'il, "nos billets sont pris et prêts et nous partons demain." Au passage, je devrais quitter notre appartement qu'il a vendu pour avoir un peu d'argent d'avance. En pliant soigneusement ses chemises dans sa valise, je me dis : "Quand même il abuse, il ne me laisse à peine le temps de lui faire une lessive. Je ne suis pas féministe mais là il y a des limites."