Chamane zone
La tête un peu inclinée, j'introduis l'extrémité d'un stylo dont la mine
a été rétractée dans l'entrée de mon oreille et effectue un mouvement
lent, tout conservant une certaine pression, sur les rebords du conduit.
Reflex de survie. La jouissance qui s'empare de moi transforme en écho
lointain ce que vient de m'annoncer mon mari. Il me quitte pour aller au
Brésil avec une danseuse du Macumba Club Palace Studio dont il ravale
la façade depuis au moins six mois. Il est vrai que
je commence à trouver son chantier un peu long, d'autant plus qu'à
chaque fois que je vais le chercher vers vingt trois heures, il n'y a
jamais d'installation devant la façade. Perspicace ? Non ! Je n'ai pas
très bien compris pourquoi mais il m'explique qu'il doit la démonter et
la mettre à l'intérieur tous les soirs… d'où cet horaire tardif. Lui et
moi partageons notre unique véhicule ; grand cœur, il me l'a laissé.
Parfois il invite une collègue à la maison ; une Yupik du Yukon. C'est
rare dans le bâtiment. Enfin je crois. Elle nous amuse avec ses chants
et ses danses. Je me souviens avoir beaucoup ri. Ensuite il la ramène
chez elle. "Mais pourquoi le Brésil, lui demandé-je, c'est pas le bon
hémisphère !". "J'sais pas Copacabana, ça sonne mieux que Canada" me
répond-il. Je tente de l'en dissuader : j'invoque le poumon de la terre
de feu, la mafia du soja, les hordes moustiques porteurs de palu,
zika et autres fièvres bolso-aryiennes. Mais rien n'y fait. D'ailleurs,
m'arrête-t'il, "nos billets sont pris et prêts et nous partons demain."
Au passage, je devrais quitter notre appartement qu'il a vendu pour
avoir un peu d'argent d'avance. En pliant soigneusement ses chemises
dans sa valise, je me dis : "Quand même il abuse, il ne me laisse à
peine le temps de lui faire une lessive. Je ne suis pas féministe mais
là il y a des limites."