dimanche 1 septembre 2024

Douze pieds n°2- 31/08/2023

 


Il y a quelques jours je passe sous un porche où je vois un génial musicien borgne
qui d’un puissant souffle arrache à son saxophone une mélancolie qu’il pose tel un virtuose sur des tubes surjoués des années quatre-vingt. Cette étrange atmosphère embarque mes pensées loin sur la rivière enlaçant ce beau quartier. Ayant presque franchi la place principale, se mit à résonner le prélude d’une averse rythmée par les impacts de gouttes enervées. Je m’arrête, j’hésite et je fais demi-tour ; apparaît à coté de moi une jeune femme ouvrant son parapluie, qui voyant ma détresse, d’un geste gracieux le dirige vers moi. Protégés de la pluie, nous descendons la rue. Son visage est très doux, je la vois qui sourit. Je veux la remercier mais elle ne comprend pas. C’est avec un accent allemand très charmant qu’elle me dit ces mots :
- Je ne suis pas française !
- So let’s try in english, I think the rain won’t last
- Really ? I don’t think so ! Rain, cats, dogs, all these stuffs, …
Enfin la pluie s’estompe et avant de m’enfuir, je lui lance : “Oh ! it’s finished, thanks a lot!’
Nos corps replongent alors dans le flux tumultueux des rues inondées par les rayons du soleil. Mais nos regards sidérés toujours accrochés, semblent s’étirer le long d'un fil infini.
Près de la rive coule une mélodie bleue ; le saxophoniste est devenu enragé. Son instrument chauffé à blanc fond lentement. Mon échappée s’y noie ; je sens mes larmes monter.
 
Photo : Encre (2021) avec l'aimable autorisation de Yannec Tomada
 
 

Relation déraisonnée - 16/08/2024

 


Ce petit bonhomme oui, que je connais très bien, souvent dès le matin, m'arrête à son niveau. Le plus discrètement sans honte je profite qu'il ne regarde pas dans ma direction. Ainsi je l'étudie sans lui faire un seul signe. La signalisation c'est sa spécialité C'est donc pour cela que je ne lui en fais pas."Marcher sur ses plates bandes n'a pas de sens !". C'est ce que je me dis. Quelle impure conviction ! Un job à part entière ne s'improvise pas.
Ah, je vois son regard qui se tourne vers moi. Même s'il m'a bien vu, il reste planté là, immobile, presque impavide, c'est sa croix. Je l'applaudis très haut pour son parterre à fleurs et tous ces arbrisseaux qui l'entourent joliment. C'est entre lui et moi, c'est de l'intimité. Je ne sais pas vraiment s'il a ce sentiment. Il n'a jamais évoqué ce sujet brûlant, et moi trop timide, je n'ose rien lui dire. Après tout cantonné toute la journée là, je m'en voudrais beaucoup de changer la vision que depuis des années il porte à cet endroit. Imaginez le seul sur sa jolie pastille, associant myosotis, campanules en massif à ma morne face ; fétuques bleues, lilas roses, orangers arbustes à mon misérable buste. Non ! Notre seul sujet est minéralogique. Il se base sur l'art de déchiffrer les plaques pour provoquer en soi l'écho d'un sens caché. C'est donc à l'infini que des chiffres et lettres s'associent et défient le langage commun :
Six, quatre, cinq, T, K, encore une journée qui va bien s'annoncer ; zéro, sept, sept, C, C, plaisirs insoupçonnés ; ou trois, neuf, six, B, A, qui pour dire montagne ?
Enfin notre échange va sur sa courte fin, il doit céder l'endroit, son collègue fait face. Le rouge est très clair, il faut redémarrer ...