Tourbillon
Comme j'apprécie le bruit des grosses gouttes s'écrasant sur le
carreau oblique de mon velux, à chaque fois qu'une ondée se produit
je prolonge ma station allongée, tirant un peu plus les draps au
dessus de ma tête que j'enfouis le plus profondément possible dans
un oreiller redevenu subitement moelleux et pendant que mon corps se
détend dans un craquement léger, presque ligneux, je m'imagine
quelque part dans une forêt tropicale sous une cahute accompagnant
passivement un déluge. Nul ne sait si je l'espère éphémère.
Allez ! Il ne durera ni quarante jours, ni quarante nuits. Hors du
lit, la vie ! Enfin croit-on ! Depuis qu'on est né, on s'est bien
occupé de nous, on nous a donné des choses à faire, on nous a
aussi raconté beaucoup de choses et puis on a eu envie de ces mêmes
choses et même des choses qui n'existaient pas. On peut tout
imaginer. Ne peut-on ni tout dire ni tout faire ? Surtout non ! On
dit qu'on est utopiste. On peut pas penser à tout. Pire, on prend
des risques à imaginer, et encore plus si on dit et on fait tout. On
doit faire attention, on ne sait jamais ; c'est vrai comme on
dit, on ne sait rien, on doit tout apprendre. On n'a pas besoin
d'imaginer, on doit faire ce qu'on dit, on se sait jamais, ah bon
sang, on l'a déjà dit ! On finit par se mélanger ; on est
confus.e. Mais on se reprend, on ne va pas se laisser abattre ! On
prend l'apéro avec toutes ces choses qu'on prépare, qu'on grignote
un verre à la main qu'on vide régulièrement après qu'on l'a
re-rempli. On se congratule, on rit, on reboit, on re-grignotte, on
se re-congratule. On se déride, on s'enfonce dans la dérision. Puis
on se dit au-revoir sur le perron, on rentre, on est fatigué ;
on est content, on reviendra. On se couche, on dort mal, on a du mal
à se réveiller, on se complet dans le confinement sous une couette,
épaisse comme une croûte entre son imagination et on ne sait quoi
de pénible à affronter. On manque de courage. On se rendort le
regard rongé par un songe, puis on se dit qu'on a trop traîné à
rêvasser. On doit bien commencer la journée, la faire tourner,
pousser les minutes et les secondes, jusqu'à ce qu'on soit entraîné,
ensemble, dans ce même mouvement qu'on croit perpétuel et même
éternel, comme quand on est heureux ou amoureux, mais qu'on finit
par honnir quand on rencontre la déception, mais qu'on finit aussi
par ranger, quelque part, dans on ne sait quel partie du cœur vouée
à la quarantaine. Et puis on se retrouve, on est ami, amant, on s'en
fout, on continue de vivre, de travailler, de manger, de sortir, tiré
par les minutes, les secondes. On ne va pas s'arrêter là tout de
même, on a le droit à plus, on a pas envie de laisser tomber ! Non
! On gonfle les muscles, on bombe le torse, on gorge d'oxygène le
sang, on prend l'air, on reprend le rythme, on utilise de nouveau des
objets : on tourne des volants, on appuie sur des boutons, on
commande, on active, on s'active, on agite, on s'agite, on oublie, on
s'oublie. On sacrifie aux dieux oubliés, ceux d'avant, quand on
était soumis, quand on pouvait faire des vraies choses, quand on
avait l'autorisation. On veut être libre, mais quand on est libre,
on n'a plus l'autorisation, on croit qu'on ne peut plus rien faire.
On veut pouvoir choisir, on doit pouvoir choisir, on se soumet au
choix du choix. Sinon à quoi bon ! On s'illusionne sur le sens de la
vie, celui qui dit que la vie a un sens, mais on ne sait pas lequel.
On badine parce qu'on a badé à l'unisson : union sans arme,
larmes sans oignon. On patine dans le bad et on se soumet. On n'aime
pas avoir peur, la peur, c'est le dark ; il n'y a rien de pire ni de
plus vrai. On attend.,, Parfois on lutte mais on se tait; on préfère
rester discret. Dans le giron du Léviathan, pas de ronde. On
aimerait lui faire un croche-pied, mais on les lui lèche. On n'est
pas vraiment fier parce qu'on se sent tout petit. Microscopique.
D'ailleurs on le rappelle souvent : on est de la vermine dont on doit
se débarrasser. Alors on achète des armes et on se tue. D'ailleurs,
on se demande comment il se fait qu'on doive encore chasser la
vermine car bien qu'on ait exterminé toute la vermine on continue de
dire qu'il faut continuer de chasser la vermine. On a passé la cap
d'épouser la Confusion ! On perd la raison et on perd la maison dans
laquelle on ne retrouve plus rien, parce qu'on y habite plus, enfin
si, on y habite, mais on ne reconnaît pas ses occupants. On dit
qu'on a perdu son identité. On s'abreuve avec la Confusion. On sait
qu'on se connaît, on sait qui on est, on ne veut plus entendre
toutes ces foutaises. On en a marre, on est (presque) au bout, mais à
bout , on se révolte (enfin), on se fait enfermer, on est en
isolation. On disparaît.