samedi 26 octobre 2019

Déclamance 26 10 2019 (Orange au désespoir)


Orange au désespoir

Il y a une orange dans mon fridge. Rien d'autre ne vient obscurcir son règne. Elle est là, froide, luisant, irradiant sous la lampe, rejetant tout ce qu'il y a de plus orange dans le monde à la merci du premier voyeur. Mon fridge serait sinistrement vide s'il n'y avait en son sein cet objet solaire trônant dans toute sa splendeur sur cette vitre sécurité transparente. Chacune de tes petites crevasses sur ta pelure est le tombeau de l'amour que j'ai pour toi. J'aimerais profondément y voir affleurer une craquelure, marque de l'épanchement probable d'un ton zeste, d'une libération essentielle, liquide que tu rechignes à exsuder. Tu te crois lisse mais tu n'es que que bosselures, prête à rendre ton jus à la moindre pression. Ha ha ha ! Je te surplombe maintenant ! Je ne te crains plus ! Je sais que tu me hais, fruit impur et charnu, mais je n'en ferai rien car je ne ferai rien de toi ; je t'abandonnerai ici jusqu'à ton dernier dessèchement, que ton pourrissement intérieur te remplisse, que la moisissure remplace définitivement ta chair dont certains, paraît-il, se repaissent dans une jouissance extatique et morbide. Non je ne te ferai pas cet honneur ! Je referme violemment la porte de mon fridge. Mon cœur bat une chamade douloureuse. Mais pourquoi Dimitri m'aurait-il fait cette blague ? Pourquoi aurait-il oublié cette orange ? Nous venons de passer deux semaines de rêve en Italie, à Florence puis à Ravenne ; nous étions heureux dans cet hôtel, ce camping, sur cette plage … Et puis là, je rentre et je me trouve en tête à tête avec cet horrible rejeton végétal qui me nargue, me dégoûte alors que j'ai une faim de loup. C'est vrai qu'il est un peu vide mon fridge ; qu'il soit dénué de toute vertu nourricière, passe encore, mais là il me provoque ! Au lieu de jouer la corne d'abondance qu'il interprète si bien, il sonne un requiem. Celui de la fin de mes vacances de rêves, celui de ma misérable vie amoureuse. En effet sur le retour, j'ai senti que Dimitri s'éloignait de moi. J'ai bien vu ; toutes ces femmes, ce soleil, cette chaleur ! Il s'est bien occupée de moi, c'est vrai, mais je l'ai vu, son regard a dévié. Discrètement, furtivement mais c'est surtout sa réaction : yeux baissés et mouvement de tête les accompagnant. Rien ne m'échappe ; je suis un radar ultra perfectionné, infaillible … Je l'appelle sur son téléphone, lui explique que j'ai un problème fâcheux chez moi et que je ne vais pas très bien. Il est tard ; il commençait à s'endormir. J'insiste. Il vient. Ça lui prend un bonne demi-heure : émerger, s'habiller, se déplacer … à pied. Il frappe doucement à la porte. Je suis assise par terre dans ma cuisine. Mes sacs de voyage sont à peines ouverts. Péniblement je me lève, lui ouvre la porte et l'accueille avec la même tête que lors de l'enterrement de ma grand-mère paternelle. Pas éternelle. Tout ça c'est la faute des hommes ; c'est à cause d'eux que les fruits traînent. Pourtant il faisait beau ce jour là. Nous étions triste mais acceptions assez facilement cette part du destin. Surtout celle des autres. Je ne comprenais pas bien ce que pouvait ressentir mon père à l'époque. On croît que tout vieillit mais il n'en n'est rien. Au fond de nous même quelque chose résiste au temps, ne l'accepte pas. Nous passons notre vie à leurrer ce pauvre nous-même et nous nous leurrons par la même. Comme dans beaucoup d'enterrements, la tribu se réunit, les voisins et amis passent. Il y a de l'alcool et on finit par fêter le départ du défunt, enfin plutôt sa fin définitive à ce cher être disparu. Pour l'enfant que nous sommes tous, c'est un choc. A moins d'être fou ou de s'être détaché de ses ascendants. Mon père était profondément tristes et je ne m'en rendais pas compte ; il ne laissait pas passer grand-chose. J'étais immature. En silence, j'ouvre définitivement la porte. Dimitri parcourt chaque ridules sur la peau fatiguée de mon visage Je durcis mon expression et désigne, index tendu, la cuisine . Il fronce les sourcils. Je n'aime pas ça. Je réitère le mouvement en secouant légèrement mon avant bras et en tapant du pied. Sans un mot il avance intrigué vers la porte de la cuisine. Je le poursuis du regard puis marche dans ses pas. Il se retourne vers moi, lève de nouveau ses sourcils entrouvre la bouche sur laquelle avant d'en sortir un son je pose de ma main. Je lui fais signe de rester silencieux. J'ouvre doucement la porte du fridge en prenant garde de ne pas rester devant le fruit de ma colère. Je m'avance vers Dimitri, toujours dos au fridge, et avec ma main indique l'intérieur de celui-ci, toujours sans me retourner. Dimitri n'a pas l'air de comprendre. Je trépigne et affiche un sourire d'insistance la main tendue vers le fridge. Dimitri s'avance alors vers le fridge et en extrait l'orange avec sa main gauche. "Ben, c'est une orange ? Qu'est-ce qui ne vas pas ? " s'étonne-t-il mollement. Je dégaine aussitôt : "Mais qui l'a oubliée cette orange ? " Benoîtement il me répond qu'il n'en sait rien, peut-être lui, peut-être moi. "Mais où est le problème ?" poursuit-il. Crescendo, une colère gronde en moi ces paroles : " Si tu ne comprends pas ça, alors que faisons-nous ensemble ? Comment pourrons-nous nous faire confiance, si quelque chose d'aussi évident nous sépare ? " Dimitri, complètement interdit, plonge dans une sorte de réflexion intense quelques instants mais n'arrive qu'à sortir un maigre : "Mais, qu'est-ce que cette orange a à voir avec les sentiments que nous partageons ? Je n'arrive pas à saisir en quoi cette orange pourrait réussir à mettre un terme à notre relation." Euphorique et moqueuse, la désignant d'un coup de menton, je lui retourne : " Pourtant cette orange, tu l'as dans la main ! Alors s'il te plaît fais un effort, ne fais pas semblant ! Je pensais que tu étais unique, que je pourrais tout partager avec toi, mais là … là, tu me détruis !" Dimitri écarquille les yeux, ses sourcils mis à rude épreuve remontent bientôt au dessus de ses cheveux, son ton s'intensifie : "Mais tu es folle ! Il y a deux heures nous voguions encore bercés par la dolce vita et là, j'ai l'impression … l'impression, d'être." Je l'interromps :" D'être dans un asile, vas-y, dis le ! A l'asile, c'est ça ? Me traiter de folle, voilà tout ce dont tu es capable alors que tu vois bien que ça ne va pas et que en plus c'est ta faute ! Parce que je tiens à signaler à Monsieur, que cette orange, c'est toi, oui c'est toi qui l'a négligemment laissé sur sa pauvre plaque en verre sécurité ! Et encore je parle de négligence, mais qu'est-ce qui me dit que tu ne l'as pas fais exprès ? " Excédé, déstabilisé, il hurle : "Mais t'as bouffé quoi là ? Qu'est-ce qu'il se passe ? T'as un sérieux problème ma grande ! Qu'est-ce que cette orange a à voir entre nous ?" Puis il se tait et s'affaisse. Des larmes commencent à illuminer ses iris bleus, les rendant magnifiquement poignants. Je me dis que c'est beau la tristesse. Il continue : "Mais je t'aime, je suis fou amoureux de toi, je n'ai pas envie qu'on se quitte sur un malentendu. Tiens, je vais la jeter, puisque c'est elle le problème". Il se dirige vers la poubelle. Je lui barre le passage. Il s'agace :" Laisse moi passer ! Je vais la jeter cette orange puisque c'est elle qui te dérange." Commence alors un lutte ridicule de gens qui ne veulent pas se faire mal mais bien décidés à s'opposer l'un à l'autre. Pourtant, je finis par le repousser suffisamment fort pour qu'il parte en arrière, perde l'équilibre heurte l'angle d'un placard et tombe par terre en bousculant au passage le fridge. Je lui crie " Mais fais attention ! Merde !" Il porte sa main à sa tête ; un peu de sang coule. J’attrape un rouleau d'essuie-tout et lui balance au visage : "Évite de coller du sang partout et dégage maintenant ! Je ne veux plus te voir maintenant, pauvre type !" Il se relève avec difficulté. Il se plaint d'une douleur vive au dos et à la tête. Je répète : "Allez dégage maintenant ! je ne veux plus te voir". Il sort en titubant et maugréant des trucs en rapport avec la folie et les feuilles de sopalin qu'il maintient comme il peut plaquées contre son crâne. Je claque la porte. J'attends. Je reprends mon souffle. Sur le carrelage, au milieu de la cuisine, l'orange est là. Elle n'attend rien. Plus loin le fridge. J'ai toujours faim. Je la tranche, la presse, jette ses épluchures. Elle commençait à être un peu dure, il était temps ! Puis la tristesse m'envahit. Je me m'assois contre le fridge. Avec lui je pleure. Dans le sopalin, je me mouche. Je prends mon téléphone. Dans ma liste de contacts juste sous le nom de Dimitri, le numéro d'un livreur de pizza. "Ah, l'Italie !" J'appelle. Une fois livrée, je me dis que j'aurais peut-être dû commencer par là.