Orange au désespoir
Il y
a une orange dans mon fridge. Rien d'autre ne vient obscurcir son
règne. Elle est là, froide, luisant, irradiant sous la lampe,
rejetant tout ce qu'il y a de plus orange dans le monde à la merci
du premier voyeur. Mon fridge serait sinistrement vide s'il n'y avait
en son sein cet objet solaire trônant dans toute sa splendeur sur
cette vitre sécurité transparente. Chacune de tes petites crevasses
sur ta pelure est le tombeau de l'amour que j'ai pour toi. J'aimerais
profondément y voir affleurer une craquelure, marque de
l'épanchement probable d'un ton zeste, d'une libération
essentielle, liquide que tu rechignes à exsuder. Tu te crois lisse
mais tu n'es que que bosselures, prête à rendre ton jus à la
moindre pression. Ha ha ha ! Je te surplombe maintenant ! Je ne te
crains plus ! Je sais que tu me hais, fruit impur et charnu, mais je
n'en ferai rien car je ne ferai rien de toi ; je t'abandonnerai
ici jusqu'à ton dernier dessèchement, que ton pourrissement
intérieur te remplisse, que la moisissure remplace définitivement
ta chair dont certains, paraît-il, se repaissent dans une jouissance
extatique et morbide. Non je ne te ferai pas cet honneur ! Je referme
violemment la porte de mon fridge. Mon cœur bat une chamade
douloureuse. Mais pourquoi Dimitri m'aurait-il fait cette blague ?
Pourquoi aurait-il oublié cette orange ? Nous venons de passer deux
semaines de rêve en Italie, à Florence puis à Ravenne ; nous
étions heureux dans cet hôtel, ce camping, sur cette plage … Et
puis là, je rentre et je me trouve en tête à tête avec cet
horrible rejeton végétal qui me nargue, me dégoûte alors que j'ai
une faim de loup. C'est vrai qu'il est un peu vide mon fridge ;
qu'il soit dénué de toute vertu nourricière, passe encore, mais là
il me provoque ! Au lieu de jouer la corne d'abondance qu'il
interprète si bien, il sonne un requiem. Celui de la fin de mes
vacances de rêves, celui de ma misérable vie amoureuse. En effet
sur le retour, j'ai senti que Dimitri s'éloignait de moi. J'ai bien
vu ; toutes ces femmes, ce soleil, cette chaleur ! Il s'est bien
occupée de moi, c'est vrai, mais je l'ai vu, son regard a dévié.
Discrètement, furtivement mais c'est surtout sa réaction : yeux
baissés et mouvement de tête les accompagnant. Rien ne m'échappe ;
je suis un radar ultra perfectionné, infaillible … Je l'appelle
sur son téléphone, lui explique que j'ai un problème fâcheux chez
moi et que je ne vais pas très bien. Il est tard ; il
commençait à s'endormir. J'insiste. Il vient. Ça lui prend un
bonne demi-heure : émerger, s'habiller, se déplacer … à pied. Il
frappe doucement à la porte. Je suis assise par terre dans ma
cuisine. Mes sacs de voyage sont à peines ouverts. Péniblement je
me lève, lui ouvre la porte et l'accueille avec la même tête que
lors de l'enterrement de ma grand-mère paternelle. Pas éternelle.
Tout ça c'est la faute des hommes ; c'est à cause d'eux que
les fruits traînent. Pourtant il faisait beau ce jour là. Nous
étions triste mais acceptions assez facilement cette part du destin.
Surtout celle des autres. Je ne comprenais pas bien ce que pouvait
ressentir mon père à l'époque. On croît que tout vieillit mais il
n'en n'est rien. Au fond de nous même quelque chose résiste au
temps, ne l'accepte pas. Nous passons notre vie à leurrer ce pauvre
nous-même et nous nous leurrons par la même. Comme dans beaucoup
d'enterrements, la tribu se réunit, les voisins et amis passent. Il
y a de l'alcool et on finit par fêter le départ du défunt, enfin
plutôt sa fin définitive à ce cher être disparu. Pour l'enfant
que nous sommes tous, c'est un choc. A moins d'être fou ou de
s'être détaché de ses ascendants. Mon père était profondément
tristes et je ne m'en rendais pas compte ; il ne laissait pas
passer grand-chose. J'étais immature. En silence, j'ouvre
définitivement la porte. Dimitri parcourt chaque ridules sur la peau
fatiguée de mon visage Je durcis mon expression et désigne, index
tendu, la cuisine . Il fronce les sourcils. Je n'aime pas ça. Je
réitère le mouvement en secouant légèrement mon avant bras et en
tapant du pied. Sans un mot il avance intrigué vers la porte de la
cuisine. Je le poursuis du regard puis marche dans ses pas. Il se
retourne vers moi, lève de nouveau ses sourcils entrouvre la bouche
sur laquelle avant d'en sortir un son je pose de ma main. Je lui fais
signe de rester silencieux. J'ouvre doucement la porte du fridge en
prenant garde de ne pas rester devant le fruit de ma colère. Je
m'avance vers Dimitri, toujours dos au fridge, et avec ma main
indique l'intérieur de celui-ci, toujours sans me retourner. Dimitri
n'a pas l'air de comprendre. Je trépigne et affiche un sourire
d'insistance la main tendue vers le fridge. Dimitri s'avance alors
vers le fridge et en extrait l'orange avec sa main gauche. "Ben,
c'est une orange ? Qu'est-ce qui ne vas pas ? " s'étonne-t-il
mollement. Je dégaine aussitôt : "Mais qui l'a oubliée cette
orange ? " Benoîtement il me répond qu'il n'en sait rien,
peut-être lui, peut-être moi. "Mais où est le problème ?"
poursuit-il. Crescendo, une colère gronde en moi ces paroles : "
Si tu ne comprends pas ça, alors que faisons-nous ensemble ? Comment
pourrons-nous nous faire confiance, si quelque chose d'aussi évident
nous sépare ? " Dimitri, complètement interdit, plonge dans
une sorte de réflexion intense quelques instants mais n'arrive qu'à
sortir un maigre : "Mais, qu'est-ce que cette orange a à voir
avec les sentiments que nous partageons ? Je n'arrive pas à saisir
en quoi cette orange pourrait réussir à mettre un terme à notre
relation." Euphorique et moqueuse, la désignant d'un coup de
menton, je lui retourne : " Pourtant cette orange, tu l'as dans
la main ! Alors s'il te plaît fais un effort, ne fais pas semblant !
Je pensais que tu étais unique, que je pourrais tout partager avec
toi, mais là … là, tu me détruis !" Dimitri écarquille les
yeux, ses sourcils mis à rude épreuve remontent bientôt au dessus
de ses cheveux, son ton s'intensifie : "Mais tu es folle ! Il y
a deux heures nous voguions encore bercés par la dolce vita et là,
j'ai l'impression … l'impression, d'être." Je l'interromps :"
D'être dans un asile, vas-y, dis le ! A l'asile, c'est ça ? Me
traiter de folle, voilà tout ce dont tu es capable alors que tu vois
bien que ça ne va pas et que en plus c'est ta faute ! Parce que je
tiens à signaler à Monsieur, que cette orange, c'est toi, oui c'est
toi qui l'a négligemment laissé sur sa pauvre plaque en verre
sécurité ! Et encore je parle de négligence, mais qu'est-ce qui me
dit que tu ne l'as pas fais exprès ? " Excédé, déstabilisé,
il hurle : "Mais t'as bouffé quoi là ? Qu'est-ce qu'il se
passe ? T'as un sérieux problème ma grande ! Qu'est-ce que cette
orange a à voir entre nous ?" Puis il se tait et s'affaisse.
Des larmes commencent à illuminer ses iris bleus, les rendant
magnifiquement poignants. Je me dis que c'est beau la tristesse. Il
continue : "Mais je t'aime, je suis fou amoureux de toi, je n'ai
pas envie qu'on se quitte sur un malentendu. Tiens, je vais la jeter,
puisque c'est elle le problème". Il se dirige vers la poubelle.
Je lui barre le passage. Il s'agace :" Laisse moi passer ! Je
vais la jeter cette orange puisque c'est elle qui te dérange."
Commence alors un lutte ridicule de gens qui ne veulent pas se faire
mal mais bien décidés à s'opposer l'un à l'autre. Pourtant, je
finis par le repousser suffisamment fort pour qu'il parte en arrière,
perde l'équilibre heurte l'angle d'un placard et tombe par terre en
bousculant au passage le fridge. Je lui crie " Mais fais
attention ! Merde !" Il porte sa main à sa tête ; un peu
de sang coule. J’attrape un rouleau d'essuie-tout et lui balance au
visage : "Évite de coller du sang partout et dégage
maintenant ! Je ne veux plus te voir maintenant, pauvre type !"
Il se relève avec difficulté. Il se plaint d'une douleur vive au
dos et à la tête. Je répète : "Allez dégage maintenant ! je
ne veux plus te voir". Il sort en titubant et maugréant des
trucs en rapport avec la folie et les feuilles de sopalin qu'il
maintient comme il peut plaquées contre son crâne. Je claque la
porte. J'attends. Je reprends mon souffle. Sur le carrelage, au
milieu de la cuisine, l'orange est là. Elle n'attend rien. Plus loin
le fridge. J'ai toujours faim. Je la tranche, la presse, jette ses
épluchures. Elle commençait à être un peu dure, il était temps !
Puis la tristesse m'envahit. Je me m'assois contre le fridge. Avec
lui je pleure. Dans le sopalin, je me mouche. Je prends mon
téléphone. Dans ma liste de contacts juste sous le nom de Dimitri,
le numéro d'un livreur de pizza. "Ah, l'Italie !"
J'appelle. Une fois livrée, je me dis que j'aurais peut-être dû
commencer par là.
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