Le bruit de l'océan est parfois source d'inspiration, parfois source de calme, mais jamais des deux en même temps car le calme n'écrit pas bien.
Erika aime évoquer Grand-Mère Heather, sa maison accolée à un antique moulin à eau, dissimulée par une hêtraie. “Le goût de noisette des faines grillées que nous offrait l'automne est aussi celui de nos premiers émois avec mon cousin Silas ... Baignés dans les parfums frais d'humus, noyés dans les variations infinies des ocres, jaunes et verts, bercés par le dialogue entre la rivière et les feuillus, l'écho de nos jeux rebondissait sur le pavage d'une route abandonnée aux ronces, aux orties ; au passé. Grand-mère Heather l'appelait le chemin des brûlés et n'aimait pas trop qu'on y reste le soir. Un de nos ancêtres excommunié il y a plusieurs siècles le parcourt encore la nuit ; il ne faut jamais accepter de l’accompagner si on ne sait pas comment revenir… Monica en sait encore quelque chose et sans le Grand-Art de Grand-Mère Heather, nous ne l'aurions jamais revue. Quelle imprudente ! Mieux vaut tourner son regard vers les larges pales du moulin, et leur mouvement inverse à celui de la rivière. On dirait un monstre pris dans un engrenage tentant de remonter le cours du temps alors que le monde, lui, continue d’avancer ; je trouve ça plutôt rassurant. Dans la famille, on fabriquait du papier mais la première révolution avait tout ruiné, alors on s'est mis à l'imprimer. Jusqu'à récemment, Grand Mère Heather publiait encore des tracts, qu’on adorer déclamer ensemble : "Les ailes fractales de l’ange robotique - Ne nourrissent pas les engeances faméliques" ou “L'âme vectorisée brûle en un grand filet" ou encore "Le digital frappe toujours de son fer rouge" et ma préférée "Le chant du code vous endort". Du passé tout cela ! L'utopie et les luttes sociales ont été intégrées aux algorithmes. Échapper à ces nouveaux démons nécessiterait d'en créer de plus dangereux. Maintenant dans sa maison de retraite, l’esprit de Grand-mère Heather ne tourne plus rond ; le vent y est trop bruyant et l'empêche d'entendre ses souvenirs. Pourtant elle en a masse derrière ses écoutilles ! Moi, je préfère le bruit de la mer au cliquetis de la roue, car celui-ci ne présage rien de la fortune de celui qui l'a lancé." Erika a bien raison ; ici tout a vocation à devenir paisible. L'inspiration ne sert qu'à retrouver le calme.