Un bolduc sinon rien.
A chaque fois que je croise quelqu'un, il se sent obligé de me cracher à la face mes pensées les plus intimes et même celles dont j'ignore tout. OK, j'ai pas de secret. Tout le monde devine ce que je pense ou ressens ; c'est la règle. Enfin tous … Sauf moi ! La soluce de contournement : je m'en cogne. Aïe ! Je renonce à moi-même : fini la décision égocentrée, fini le désir perso. Comme un glaçon en plein réchauffement climatique, mais sans polaire, je me fonds dans l'idée qu'on a de moi. J'hiberne de force dans le cerveau des autres. C'est une caverne prison ; c'est ma prison. Sauf que. Sauf que cet engrillagement finit par les obséder ... les autres. Ils ont beau décider ou désirer pour moi, mais moi je ne décide ni ne désire rien ; c'est dans le contrat. De plus en plus nombreux, ils vont même jusqu’à se battre, au passage se disant soit disant inquiets pour moi. Mais je ne dis rien car je ne sais rien, et surtout pas comment les arrêter. Un jour, j'ai croisé quelqu'un comme moi ; enfin dans la limite de ce que je crois. Ses paroles sibyllines m'attirèrent : ni conseil, ni avis, rien sur ce que je dois dire, être ou faire. Inquiétante étrangeté ; ça n'avait pas de sens. C'était réciproque. A l'évidence, l’abscons, pige pas. Un ciment de vide infrangible nous a joints. Désormais ceux qui nous croisent ne savent plus auquel des deux s'adresser en premier ; ça les fuliginisent, ça les paralyse. Pris de panique les plus chanceux arrivent à fuir avant de sombrer. Insouciants, nous trouvons ça très drôle et avons décidé, sans trop savoir pourquoi, de rester pour toujours, unis. Ainsi, le cœur léger, nous nous plaisons à déambuler au milieu d'une foule tourmentées par des visions terribles, asphyxiée par un savoir devenu inutile, étranglée par l'hésitation, étouffée par l'angoisse … C'est peut-être ça le bonheur : l'aube d'un devenir, d'une découverte. Un jour l'un de nous deux disparaîtra laissant l'autre seul et tout recommencera.
Vingt sept février deux mille vingt et un - Zéro heure quatre.
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