Caprices
de ville
Version audio de chaque feuillet :
1er feuillet :https://e.pcloud.link/publink/show?code=XZJtG2ZhA55W4sHbzkyehG3MNsdnHyERMey
2eme feuillet : https://e.pcloud.link/publink/show?code=XZbtG2ZVrnGGSJkHQQyyp7jt60pVRhY3Ruy
3eme feuillet : https://e.pcloud.link/publink/show?code=XZWtG2ZdDGbcYcNsbVOTwyI3rs7nkc7F757
4eme feuillet :https://e.pcloud.link/publink/show?code=XZqtG2ZSX7U5E6vKoy5D6Bfv6TNeb4cvlv7
Premier feuillet
Je
descends la 14eme rue en direction de mon rendez-vous. Mes semelles
de plomb me permettent d’adhérer convenablement au trottoir. A
travers mon masque je distingue ce qui devait être autrefois
l’entrée d’un parc, envahi désormais par des laminaires
ondulants dans le courant.
Déambuler
dans cette partie de la ville peut être risqué ; des rumeurs
courent à propos d'individus cherchant à dépouiller
étrangers et curieux attirés par ce qui est littéralement devenu
un bas-fond.
Lors
de la Grande Montée, la ville et ses habitants ont dû s’adapter
: des quartiers sous-marins se sont progressivement développés
au pied des grandes tours ; désormais, la race humaine se divise en
deux classes : hauts-fonds et bas-fonds. La surface ne permettait
plus la vie sans danger, les radiations solaires combinées au
réchauffement avaient rendu toute forme d’existence impossible sur
une grande partie du Globe.
Subsisteraient cependant encore quelques
régions où a priori le sort aurait été plus favorable.
Des
évolutions technologiques permirent malgré tout de garder un
semblant de vie convenable. Ainsi les maisons furent-elles
étanchéifiées et sassifiées, et surtout nous disposâmes tous
assez rapidement de combinaisons pour nous rendre à l’extérieur.
Depuis la fin de mon enfance, je ne connaissais plus que ce mode de
vie.
Les tours immenses, aériennes, les avions, la foule déambulant
devant des vitrines, entrant et sortant à son gré dans les
magasins, les groupes d’individus discutant devant les cafés,
grillant une cigarette, ou simplement en train de prendre l’air
assis sur un banc, regarder le ciel, immense … Toutes ces choses pour les
jeunes générations relèvent d’un âge mythique. Un Atlantide
inversé dans sa boule à neige.
Depuis
peu une loi nous interdit d’enlever nos semelles pour nous empêcher
de nous élever au milieu des immeubles et regarder l’intérieur
des appartements luxueux des gens fortunés, lesquels, dit-on,
auraient accès à ces endroits préservés à la surface.
Il
est vrai que le contexte à rendu très difficile toute forme de
contestation.
Heureusement,
bien que la quasi absence de grands espaces publics ait invisibilisé
toute forme d'action collective, certains individus ont conservé une
part de solidarité. Tout désormais passe par des réseaux virtuels,
hérités des anciens média sociaux.
Mais, on le sait tous, ceux-ci
ne sont qu’une surcouche reposant, tel un voile, sur la turbidité
des bas-fonds. Toute nouvelle force insidieuse, en capacité
d’émerger, par porosité ou osmose, effraie le pouvoir. Les
bas-fonds sont le futur ; c’est de là que surgira l’avenir de
l’humanité, la tirant de sa noyade !
Deuxième feuillet
Mon
orientation s'effiloche entre le dédale de mes pensées et celui des
rues. La foule dense et affairée n’est pas assez accueillante pour
que je lui confie ma mésaventure. Je ne file plus droit. Doutes en
poche, je décide de poursuivre vers ce que je pense se rapprocher le
plus de ma destination.
Le style ancien du quartier m’égare. Il
m’évoque mon enfance dans les rues assez chiques, étroites mais
claires : petits jardins bien entretenus devant chaque entrée,
bay-windows en façade, carreaux multicolores, balcons sur corniches,
gardes corps et portails en ferronnerie sont autant d’éléments
d’architecture de cette époque ; une vraie Disneyland
postcard…
Avec mes camarades nous nous retrouvions parfois
dans des cours d’immeubles où nous jouions au ballon avec d’autres
enfants. Nous formions tous des bandes plus ou moins agitées
parcourant boulevards et avenues à la découverte de nouveaux
quartiers en construction ; la ville grandissait en même temps que
nous et nous offrait de nouveaux terrains de jeux.
Sauf de rares
jours, les chantiers des tours étaient impossibles à pénétrer car
ils ne s'arrêtaient jamais, même le dimanche. Ainsi un après-midi,
avec Jacques et Stéphanie nous avions réussi à grimper en haut
d’une tour qui devait faire une vingtaine d'étages. Était-ce un
jour de fête nationale ? Un Noël ? Difficile de se souvenir.
Nous
dominions la ville et formions des plans pour reconquérir chaque
secteur occupé par de terribles et sanguinaires ennemis imaginaires.
Je m’occuperai de la partie Est pour venir en soutien aux troupes
de Jacques qui attaqueront par le Nord. Stéphanie, quant à elle,
bien plus efficace, frappera l’ennemi par des attaques surprises à
des endroits stratégiques : ici une gare, là un pont ou encore un
dépôt de munitions, etc, jusqu’à le mettre en déroute. Devant
notre triumvirat émergent tous devaient s’incliner ! Même le
Soleil commençait à tirer sa révérence.
C’était surtout
l’heure du rentrer.
Au
moment de descendre, dans la pénombre grandissante, m’imaginant
utiliser l’ombre des tours comme un cadran solaire géant, me
rappelant ainsi ma passion pour ceux-ci et mon admiration pour
Démosthène qui avait réussi à calculer la circonférence de la
terre dans l’antiquité, je glissais sur ma rêvasserie et dans les
instants qui suivirent sur des marches du trajet retour.
C’est
Stéphanie qui accourut la première. Bien que me voyant dégoulinant
de sang, elle garda le sien froid et m’aida à me relever. Plus de
peur que de mal !
-
T’es vraiment qu’une tête en l’air, faudrait pas trop
t’emmener dans les alpages tu finirais en boule de neige éternelle
ou en nuage.
Son
ton moqueur ne me sortit pas pour autant de mes nouvelles pensées :
constatant l’état pitoyable de mes vêtements, je réfléchissais
à haute voix sur ce que j'allais raconter à mes parents. Pour
Stéphanie, c’était facile.
-
Dis-leur la vérité : tu as juste glissé entre deux marches ! Haha
!
A
la vérité, mentir, d’autant plus par omission, ne me posait aucun
problème. Même et surtout à mes parents, dès lors que j’avais
découvert qu’ils préféraient gober mes aneries plutôt que de
s'intéresser à moi.
Ça me rendait triste.
Je fondais alors,
anonyme dans cette ville m’amusant de sa foule grouillante. Encore
enfant, j’observais le visage des adultes soit s’éclairer, soit
se décomposer devant des fabulations que je tentais de rendre les
plus crédibles possible. L’expression de l’émotion qu’ils me
communiquaient était une nourriture. Ainsi chaque citadin était un
plat, la foule un festin, et y lancer mes mots ma façon de la
cuisiner. S'en dégageait un sentiment de liberté et de joie quasi
infini que je ne pouvais retrouver ailleurs.
Troisième feuillet
Existe-t-il
quelque chose de plus attachant que nos tendres enfants ? Bien
entendu, en dehors de tout acte de perversion, et parfois même dans
ce cas …, nous partageons tous le même avis.
Ce genre de
questions, je ne me les pose jamais, sauf dans un état semi
méditatif, l'esprit imprégné par le capharnaüm ambiant, écrasé
par le gigantisme des parois de métal et de verre se courbant sous
le soleil et transpirant d'infrarouges.
Probablement
épuisés par la touffeur des dernières semaines, je suppose mes
amis terrés chez eux. Ici le décor est peu engageant.
Recherchant la fraîcheur, je me faufile dans une entrée
souterraine. L'égarement me guette encore. De hauts plafonds
granitiques fusillés par des éclairages totalement anarchiques
scintillent de mille éclats.
Malgré de larges couloirs, la
circulation est dense. De
nouveau la fuite : capté par son enseigne, je plonge dans
l'anfractuosité d'une échoppe, mi-café, mi-librairie : le
Vibre-livre.
Au regard du secteur, l’endroit est étonnamment
propre et semble correctement tenu. Seule la clim branlante joue son
bémol ; la chaleur reste accablante. Le patron, un homme
ventru et charpenté, se tient derrière le comptoir et de temps à
autre s’éponge la tête avec un mouchoir remarquablement brodé.
Martelant ses phrases avec un accent guttural, il m'apprend
qu'auparavant sa boutique était une librairie et qu’il n'en a
conservé le nom que pour profiter de l’ancienne clientèle. Lui ne
lit jamais. Il m’explique aussi, qu’en fin de compte, il regrette
un peu car il n’aime pas ce genre de clients lisant trop ne
consommant pas assez et surtout peu enclin à s’enivrer et “mettre
le feu” …. En même temps, la clientèle escomptée n’étant
pas au rendez-vous, il ne va pas cracher dans la soupe et baver sur
ces braves ; le chaland est roi, il a le droit à son trône !
Je
m’attable ; mon hôte passe l’éponge et commet une moue lorsque
je lui commande une tisane. Une femme est en train de feuilleter un
grand livre avec des photos à coté duquel est posé un verre de
vin. Elle me sourit et me fait signe de venir. Un réflexe, une
politesse ? Peut-être mon statut d’étranger est-il trop visible.
?
Son visage est parfaitement symétrique. Son regard luit dans le
clair obscur de la pièce. Mon cœur s'emballe.
-
Ici c’est mon quartier, mon chez moi ! J’ai grandi ici, j’ai vu
l’ambiance se détériorer avec les années de crises et l'inaction
de nos gouvernements, mais j’ai toujours su m’adapter et garder
un bon niveau de confort. Les gangsters ? Des gamins que j’ai
connus en couche et que j'ai dû mater quand ils ont voulu imposer
leur loi. La violence seule ne mène à rien. Il lui faut la ruse, la
droiture et le sang froid. On a tous un code d’honneur et une ligne
de conduite. C'est notre langage commun sans lequel ce serait
l'anomie.
C’est
peut-être ici que j’aurai dû me méfier ... Elle poursuit son
monologue.
-
J’adore les livres sur les civilisations anciennes, les premières
cités-états, leur lutte pour la puissance … Les villes ont
toujours été sous le joug des individus les plus violents. La violence
est aussi la seule manière d'obtenir le pouvoir à partir de rien.
Babylone, Constantinople, Carthage, Rome, Londres, New York ! Que de
guerres et de massacres. Chaque cité se crée, grandit et se
maintient grâce à la violence ! L’architecture, l’art sur
commande, les manifestations populaires, les feux d’artifices, le
pain et les jeux, tout cela n’est fait que pour masquer une triste
réalité ! Le sublime est un sous produit de la laideur ! Seul règne
l’alliance des forces antagonistes, le plasma de l’effusion
sociale.
Je
lui fais remarquer que cette violence bien qu’étant réelle et
ayant détruit la vie de millions d’humains n’a pas toujours été
le seul moteur de nos sociétés et qu’il existe aussi des forces
positives et structurantes permettant aux dits humains de s’associer
pour atteindre le sublime sans effusion de sang.
-
As-tu des exemples ? demanda-t-elle.
-
Euh, non pas dans l’instant …
Elle
reprit la parole en me mettant son livre sous les yeux tout en
tournant les pages.
-
Regarde donc ces photos de ruines, ces bas reliefs, ces écrits à
propos de Gilgamesh, Ishtar ou Inanna. Et le code Hammurabi !
Et
puis mieux encore, vois comment il est expliqué que les villes sont
bien plus anciennes qu’on ne le pense. Regarde ! C’est Göbekli
Tepe en Turquie. Au moins 10 000 ans ! Nous ne faisons que perpétuer
les bribes d’un héritage qui s’est disloqué bien avant le
déluge. Les villes sont particulièrement sensibles aux cataclysmes,
mais les humains n’ont eu de cesse de les reconstruire. Aussi légendes, divinités et âges d’or en sont le témoignage ! Pourtant il faut
savoir sortir de cette nostalgie pour vivre dans la lumière du
présent.
Je
souriais intérieurement, voyant ce livre et nous sachant sous terre.
L’exaltation de cette femme ne semble pas le moins du monde
affectée par la chaleur alors que personnellement je commence à me
noyer dans ma propre transpiration. Elle marque un grand sourire.
- Tu m’es sympathique. Je t'offre ce verre. Nous allons illustrer notre propos par une visite des différents monuments que nous
croiserons, car j’ai l’intention de t'aider à retrouver ton
chemin. Ici c’est le dédale.
Son
charme achève de corrompre mon cerveau déjà bien embrumé et
me fait accepter. Bien mal m’en fut !
Quatrième feuillet
Je
me réveille sur un banc, dans un parc ou une décharge, je ne sais
trop. Des monceaux de papier et des détritus de toutes sortes
jonchent le sol. J’aperçois une fontaine fêlée complètement
desséchée. Tout autour, des fumées noirâtres s'élèvent en nuées
difficilement respirables. Et puis, toujours cette chaleur écrasante,
ces odeurs insoutenables de brûlé et de pourriture.
La seule chose
légendaire ici c’est bien ma naïveté !
Complètement
dépouillé de ce qui faisait de moi un citadin reconnaissable et
honnête, je trouve néanmoins un mot au fond d’une de mes poches.
“Merci pour votre passage ! Vous pouvez viser la grande tour
blanche au-dessus du portail en face de vous, vous retrouverez vos
amis, et surtout tel Orphée, ne vous retournez jamais, c’est pas
du pipeau !” signé, la Dame du Cloaque.
Quelle blague ! Tout ceci
est-il bien réel ? Un sacré mal de tête me rappelle à
l’ordre.
L’air
de rien je me décolle du banc. Quelques génuflexions pour retrouver
de la souplesse. Les parcs ont toujours été pour moi des
lieux de repos ; surtout lorsque j’étais étudiant.
Les nuits
survoltées étaient alors en totale phase avec des centres urbains
futuristes soutenus par des infrastructures ultra-connectées,
pacemakers perpétuels de citoyens à haute mobilité. Sociétés en
hyperventilation, idéologies néo-trans-chamano-humanistes érigées
en religions pré-exotiques, technophilies ou phobies, sexualités
post-dégenrées, sols artificialisés pour esprits-algorithmes,
Janus quantiques ouvrant sur de nouvelles altérations de la
perception. Jouissance et perte du sens pour un néant plus grand.
Tous les moyens sont bons ; toujours les mêmes démons.
Appréhender
le réel n’est ni hédoniste ni une addiction.
Nous jugions ce
monde sclérosé par l’establishment et voulions l'entraîner dans
une décadence infernale. Normal que tout ait disjoncté dans
une frénésie notoire. En même temps, nous trouvions encore
suffisamment de beau pour nourrir l’espoir d’un futur radieux. A
l’image de ce soleil qui est en train de me matraquer la tête.
Quel jour sommes-nous ? Tiens, une question !
De
l’autre côté du parc, mon rendez-vous me paraît égaré. A
d’autres, les années lumières !
Tel
un ange descendant sur terre, la silhouette flamboyante de Stéphanie
surgit au milieu des épaisses brumes toxiques, et glissant sur de
puissants rayons obliques, se pose juste devant moi.
-
Et bien, ça a été un peu difficile de te retrouver ; cela fait
presque deux jours qu’on te cherche.
Je
lui explique mon parcours hasardeux jusqu’à mon réveil dans ce
parc.
-
Encore une chance que tu t’en sortes vivant Monsieur Boule de
Neiges Éternelles !
Son
sourire, appuyé par un regard étincelant submergea mon cœur ;
aurais-je été éperdument amoureux qu’il n‘aurait pas mieux
battu !
Une
crise mêlée de rires et de pleurs s’empare de moi.
-
Je suis éclaté, là !
-
Oui, je sais, l’ivresse de la retrouvaille, comme tu dirais …
Allons-y, Jacques nous attend près de la tour …
Stéphanie
me serre dans ses bras ; nos cœurs battent fort tout en se
synchronisant ; condition nécessaire pour que nous puissions nous
envoler ensemble, et dériver au-dessus de la Map.