dimanche 12 avril 2020

Art thérapie


Art thérapie
Il paraît que les machines vont remplacer les humains. P'tet que c'est vrai, ou pas … Moi j'm'en fous, j'bouffe déjà du foin. Je gueule devant la télé et sur ma femme. Pourtant elle est gentille ma femme ; e'm fait à bouffer et c'est pas du foin. P'tet' qu'elle croit qu'ça m'fera arrêter d'en bouffer, du foin. Mais es'trompe. C'est un métier vous savez ! Et c'est pas donné à tout l'monde de pouvoir y réussir. Un esprit simple dans un corps simple comme on dit chez les gens qu'ont d' l'éducation. Moi quand que'qu'chose me fait de la contrariété, j'fais comme les artisses : j'esthétise ! Ça fait des nuances dans le violent ; orchidée, fuschia, glycine, lila . Leur donne de l'éden dans des coups aux p'tits cons. J'en connais qui sont jaloux ; ceux-là I' font qu'dans le fruité : cerise, prune, raisin. Chacun sa manière, comme je leur dis. Et croyez pas qu'c'est facile ! Mais c'est comm'ça. I' paraît qu'c'est le seul moyen de sauver not'société. Mais, moi j'y comprends rien à leur tambouille de mots. Plus I' se gargarisent, plus ça m'coupe le sifflet. Plus ça donne des gaz à ma femme. Hier, on m'a dit de rester chez moi, rapport que j'étais trop artisse. J'leur ai dit "Z'avez qu'à mettre une machine à ma place !". Depuis ma femme m'a quitté pour un barman indien, à cause du foin que je faisais, et moi j' m'aère à la campagne en sifflant du rouge avec Marguerite.

Dimanche quatorze avril - Vingt deux heures à peu près.

vendredi 3 avril 2020

Tourbillon - quatre avril deux mille vingt


Tourbillon
Comme j'apprécie le bruit des grosses gouttes s'écrasant sur le carreau oblique de mon velux, à chaque fois qu'une ondée se produit je prolonge ma station allongée, tirant un peu plus les draps au dessus de ma tête que j'enfouis le plus profondément possible dans un oreiller redevenu subitement moelleux et pendant que mon corps se détend dans un craquement léger, presque ligneux, je m'imagine quelque part dans une forêt tropicale sous une cahute accompagnant passivement un déluge. Nul ne sait si je l'espère éphémère. Allez ! Il ne durera ni quarante jours, ni quarante nuits. Hors du lit, la vie ! Enfin croit-on ! Depuis qu'on est né, on s'est bien occupé de nous, on nous a donné des choses à faire, on nous a aussi raconté beaucoup de choses et puis on a eu envie de ces mêmes choses et même des choses qui n'existaient pas. On peut tout imaginer. Ne peut-on ni tout dire ni tout faire ? Surtout non ! On dit qu'on est utopiste. On peut pas penser à tout. Pire, on prend des risques à imaginer, et encore plus si on dit et on fait tout. On doit faire attention, on ne sait jamais ; c'est vrai comme on dit, on ne sait rien, on doit tout apprendre. On n'a pas besoin d'imaginer, on doit faire ce qu'on dit, on se sait jamais, ah bon sang, on l'a déjà dit ! On finit par se mélanger ; on est confus.e. Mais on se reprend, on ne va pas se laisser abattre ! On prend l'apéro avec toutes ces choses qu'on prépare, qu'on grignote un verre à la main qu'on vide régulièrement après qu'on l'a re-rempli. On se congratule, on rit, on reboit, on re-grignotte, on se re-congratule. On se déride, on s'enfonce dans la dérision. Puis on se dit au-revoir sur le perron, on rentre, on est fatigué ; on est content, on reviendra. On se couche, on dort mal, on a du mal à se réveiller, on se complet dans le confinement sous une couette, épaisse comme une croûte entre son imagination et on ne sait quoi de pénible à affronter. On manque de courage. On se rendort le regard rongé par un songe, puis on se dit qu'on a trop traîné à rêvasser. On doit bien commencer la journée, la faire tourner, pousser les minutes et les secondes, jusqu'à ce qu'on soit entraîné, ensemble, dans ce même mouvement qu'on croit perpétuel et même éternel, comme quand on est heureux ou amoureux, mais qu'on finit par honnir quand on rencontre la déception, mais qu'on finit aussi par ranger, quelque part, dans on ne sait quel partie du cœur vouée à la quarantaine. Et puis on se retrouve, on est ami, amant, on s'en fout, on continue de vivre, de travailler, de manger, de sortir, tiré par les minutes, les secondes. On ne va pas s'arrêter là tout de même, on a le droit à plus, on a pas envie de laisser tomber ! Non ! On gonfle les muscles, on bombe le torse, on gorge d'oxygène le sang, on prend l'air, on reprend le rythme, on utilise de nouveau des objets : on tourne des volants, on appuie sur des boutons, on commande, on active, on s'active, on agite, on s'agite, on oublie, on s'oublie. On sacrifie aux dieux oubliés, ceux d'avant, quand on était soumis, quand on pouvait faire des vraies choses, quand on avait l'autorisation. On veut être libre, mais quand on est libre, on n'a plus l'autorisation, on croit qu'on ne peut plus rien faire. On veut pouvoir choisir, on doit pouvoir choisir, on se soumet au choix du choix. Sinon à quoi bon ! On s'illusionne sur le sens de la vie, celui qui dit que la vie a un sens, mais on ne sait pas lequel. On badine parce qu'on a badé à l'unisson : union sans arme, larmes sans oignon. On patine dans le bad et on se soumet. On n'aime pas avoir peur, la peur, c'est le dark ; il n'y a rien de pire ni de plus vrai. On attend.,, Parfois on lutte mais on se tait; on préfère rester discret. Dans le giron du Léviathan, pas de ronde. On aimerait lui faire un croche-pied, mais on les lui lèche. On n'est pas vraiment fier parce qu'on se sent tout petit. Microscopique. D'ailleurs on le rappelle souvent : on est de la vermine dont on doit se débarrasser. Alors on achète des armes et on se tue. D'ailleurs, on se demande comment il se fait qu'on doive encore chasser la vermine car bien qu'on ait exterminé toute la vermine on continue de dire qu'il faut continuer de chasser la vermine. On a passé la cap d'épouser la Confusion ! On perd la raison et on perd la maison dans laquelle on ne retrouve plus rien, parce qu'on y habite plus, enfin si, on y habite, mais on ne reconnaît pas ses occupants. On dit qu'on a perdu son identité. On s'abreuve avec la Confusion. On sait qu'on se connaît, on sait qui on est, on ne veut plus entendre toutes ces foutaises. On en a marre, on est (presque) au bout, mais à bout , on se révolte (enfin), on se fait enfermer, on est en isolation. On disparaît.

dimanche 22 mars 2020

Chamane zone - 21 /03 /2020

Chamane zone

La tête un peu inclinée, j'introduis l'extrémité d'un stylo dont la mine a été rétractée dans l'entrée de mon oreille et effectue un mouvement lent, tout conservant une certaine pression, sur les rebords du conduit. Reflex de survie. La jouissance qui s'empare de moi transforme en écho lointain ce que vient de m'annoncer mon mari. Il me quitte pour aller au Brésil avec une danseuse du Macumba Club Palace Studio dont il ravale la façade depuis au moins six mois. Il est vrai que je commence à trouver son chantier un peu long, d'autant plus qu'à chaque fois que je vais le chercher vers vingt trois heures, il n'y a jamais d'installation devant la façade. Perspicace ? Non ! Je n'ai pas très bien compris pourquoi mais il m'explique qu'il doit la démonter et la mettre à l'intérieur tous les soirs… d'où cet horaire tardif. Lui et moi partageons notre unique véhicule ; grand cœur, il me l'a laissé. Parfois il invite une collègue à la maison ; une Yupik du Yukon. C'est rare dans le bâtiment. Enfin je crois. Elle nous amuse avec ses chants et ses danses. Je me souviens avoir beaucoup ri. Ensuite il la ramène chez elle. "Mais pourquoi le Brésil, lui demandé-je, c'est pas le bon hémisphère !". "J'sais pas Copacabana, ça sonne mieux que Canada" me répond-il. Je tente de l'en dissuader : j'invoque le poumon de la terre de feu, la mafia du soja, les hordes moustiques porteurs de palu, zika et autres fièvres bolso-aryiennes. Mais rien n'y fait. D'ailleurs, m'arrête-t'il, "nos billets sont pris et prêts et nous partons demain." Au passage, je devrais quitter notre appartement qu'il a vendu pour avoir un peu d'argent d'avance. En pliant soigneusement ses chemises dans sa valise, je me dis : "Quand même il abuse, il ne me laisse à peine le temps de lui faire une lessive. Je ne suis pas féministe mais là il y a des limites."

jeudi 26 décembre 2019

Dakota Dream - Neuf Décembre Deux Mille Dix Huit

Dakota dream.
Je fais mon turf au Parisien et bien que plongé dans mes réflexions hippiques, mon regard se fige sur sa silhouette. Albertine rentre d'un trek en Inde. Elle projette de rencontrer sur une plage au bord du Missouri un amérindien pour fonder une famille, car dit-elle "Rien de mieux qu'un papa animiste, soufflant dans sa flûte et tripotant son tambourin !" Elle a assez bourlingué comme ça. "C'est pas mon rêve d'attraper la poussière, la lune attaquée par les araignées, ça va deux minutes." Elle se choisira donc un guerrier. Je la regarde doucement manifester ses émois tout en sirotant un mangue-anis. Bah, ces histoires d'Indiens, c'est tintin et rintintin ! La plume c'est pas que pour faire des coiffes ; ça se taille et ça s'enfonce dans un encrier bien noir ... J'improvise un "monkey face" impavide et le plombe d'un silence. Mon œil lubrique reste dans le bosquet. "Quand le tipi est monté, insista-t-elle, on l'habite." Je me dis "So what ? J'ai des hallucinations auditives, l'homophonie me déforme, la paronomase me confond ? C'est qu' c'est le moment !" Je lui propose un verre dans un bar plus dansant. Le son lui monte à la tête. Elle entre transe. Rodéo sur l'herbe à bison ; les plaines sauvages, ça embarque... Et moi, et bien je me sens soudain la fibre d'un trappeur. En bon Davy Crocket je renfile ma queue de castor, mais là bang ! C'est fort Alamo, vous permettez Monsieur ... ! Sorti de sa réserve, cet affreux de Sigmund Coyote Agile emprunte le sentier de la guerre, renifle déjà sa chair. Et le type pas aveugle pour deux sioux, en dix pas, sans tabou lui promet son totem. Elle me plante là en m'enfumant avec une vague histoire de calumet, de nuage rouge et de rituel à approfondir. Malgré mon douzième mangue-anis, j'arrive encore à présupposer le feu derrière l'écran. Sans extase, taureau sans assise, je me sens comme un petit grand garçon. 
Flèches restantes, je n'ai plus rien à tirer. 
Le dernier des Mohicans.

samedi 26 octobre 2019

Déclamance 26 10 2019 (Orange au désespoir)


Orange au désespoir

Il y a une orange dans mon fridge. Rien d'autre ne vient obscurcir son règne. Elle est là, froide, luisant, irradiant sous la lampe, rejetant tout ce qu'il y a de plus orange dans le monde à la merci du premier voyeur. Mon fridge serait sinistrement vide s'il n'y avait en son sein cet objet solaire trônant dans toute sa splendeur sur cette vitre sécurité transparente. Chacune de tes petites crevasses sur ta pelure est le tombeau de l'amour que j'ai pour toi. J'aimerais profondément y voir affleurer une craquelure, marque de l'épanchement probable d'un ton zeste, d'une libération essentielle, liquide que tu rechignes à exsuder. Tu te crois lisse mais tu n'es que que bosselures, prête à rendre ton jus à la moindre pression. Ha ha ha ! Je te surplombe maintenant ! Je ne te crains plus ! Je sais que tu me hais, fruit impur et charnu, mais je n'en ferai rien car je ne ferai rien de toi ; je t'abandonnerai ici jusqu'à ton dernier dessèchement, que ton pourrissement intérieur te remplisse, que la moisissure remplace définitivement ta chair dont certains, paraît-il, se repaissent dans une jouissance extatique et morbide. Non je ne te ferai pas cet honneur ! Je referme violemment la porte de mon fridge. Mon cœur bat une chamade douloureuse. Mais pourquoi Dimitri m'aurait-il fait cette blague ? Pourquoi aurait-il oublié cette orange ? Nous venons de passer deux semaines de rêve en Italie, à Florence puis à Ravenne ; nous étions heureux dans cet hôtel, ce camping, sur cette plage … Et puis là, je rentre et je me trouve en tête à tête avec cet horrible rejeton végétal qui me nargue, me dégoûte alors que j'ai une faim de loup. C'est vrai qu'il est un peu vide mon fridge ; qu'il soit dénué de toute vertu nourricière, passe encore, mais là il me provoque ! Au lieu de jouer la corne d'abondance qu'il interprète si bien, il sonne un requiem. Celui de la fin de mes vacances de rêves, celui de ma misérable vie amoureuse. En effet sur le retour, j'ai senti que Dimitri s'éloignait de moi. J'ai bien vu ; toutes ces femmes, ce soleil, cette chaleur ! Il s'est bien occupée de moi, c'est vrai, mais je l'ai vu, son regard a dévié. Discrètement, furtivement mais c'est surtout sa réaction : yeux baissés et mouvement de tête les accompagnant. Rien ne m'échappe ; je suis un radar ultra perfectionné, infaillible … Je l'appelle sur son téléphone, lui explique que j'ai un problème fâcheux chez moi et que je ne vais pas très bien. Il est tard ; il commençait à s'endormir. J'insiste. Il vient. Ça lui prend un bonne demi-heure : émerger, s'habiller, se déplacer … à pied. Il frappe doucement à la porte. Je suis assise par terre dans ma cuisine. Mes sacs de voyage sont à peines ouverts. Péniblement je me lève, lui ouvre la porte et l'accueille avec la même tête que lors de l'enterrement de ma grand-mère paternelle. Pas éternelle. Tout ça c'est la faute des hommes ; c'est à cause d'eux que les fruits traînent. Pourtant il faisait beau ce jour là. Nous étions triste mais acceptions assez facilement cette part du destin. Surtout celle des autres. Je ne comprenais pas bien ce que pouvait ressentir mon père à l'époque. On croît que tout vieillit mais il n'en n'est rien. Au fond de nous même quelque chose résiste au temps, ne l'accepte pas. Nous passons notre vie à leurrer ce pauvre nous-même et nous nous leurrons par la même. Comme dans beaucoup d'enterrements, la tribu se réunit, les voisins et amis passent. Il y a de l'alcool et on finit par fêter le départ du défunt, enfin plutôt sa fin définitive à ce cher être disparu. Pour l'enfant que nous sommes tous, c'est un choc. A moins d'être fou ou de s'être détaché de ses ascendants. Mon père était profondément tristes et je ne m'en rendais pas compte ; il ne laissait pas passer grand-chose. J'étais immature. En silence, j'ouvre définitivement la porte. Dimitri parcourt chaque ridules sur la peau fatiguée de mon visage Je durcis mon expression et désigne, index tendu, la cuisine . Il fronce les sourcils. Je n'aime pas ça. Je réitère le mouvement en secouant légèrement mon avant bras et en tapant du pied. Sans un mot il avance intrigué vers la porte de la cuisine. Je le poursuis du regard puis marche dans ses pas. Il se retourne vers moi, lève de nouveau ses sourcils entrouvre la bouche sur laquelle avant d'en sortir un son je pose de ma main. Je lui fais signe de rester silencieux. J'ouvre doucement la porte du fridge en prenant garde de ne pas rester devant le fruit de ma colère. Je m'avance vers Dimitri, toujours dos au fridge, et avec ma main indique l'intérieur de celui-ci, toujours sans me retourner. Dimitri n'a pas l'air de comprendre. Je trépigne et affiche un sourire d'insistance la main tendue vers le fridge. Dimitri s'avance alors vers le fridge et en extrait l'orange avec sa main gauche. "Ben, c'est une orange ? Qu'est-ce qui ne vas pas ? " s'étonne-t-il mollement. Je dégaine aussitôt : "Mais qui l'a oubliée cette orange ? " Benoîtement il me répond qu'il n'en sait rien, peut-être lui, peut-être moi. "Mais où est le problème ?" poursuit-il. Crescendo, une colère gronde en moi ces paroles : " Si tu ne comprends pas ça, alors que faisons-nous ensemble ? Comment pourrons-nous nous faire confiance, si quelque chose d'aussi évident nous sépare ? " Dimitri, complètement interdit, plonge dans une sorte de réflexion intense quelques instants mais n'arrive qu'à sortir un maigre : "Mais, qu'est-ce que cette orange a à voir avec les sentiments que nous partageons ? Je n'arrive pas à saisir en quoi cette orange pourrait réussir à mettre un terme à notre relation." Euphorique et moqueuse, la désignant d'un coup de menton, je lui retourne : " Pourtant cette orange, tu l'as dans la main ! Alors s'il te plaît fais un effort, ne fais pas semblant ! Je pensais que tu étais unique, que je pourrais tout partager avec toi, mais là … là, tu me détruis !" Dimitri écarquille les yeux, ses sourcils mis à rude épreuve remontent bientôt au dessus de ses cheveux, son ton s'intensifie : "Mais tu es folle ! Il y a deux heures nous voguions encore bercés par la dolce vita et là, j'ai l'impression … l'impression, d'être." Je l'interromps :" D'être dans un asile, vas-y, dis le ! A l'asile, c'est ça ? Me traiter de folle, voilà tout ce dont tu es capable alors que tu vois bien que ça ne va pas et que en plus c'est ta faute ! Parce que je tiens à signaler à Monsieur, que cette orange, c'est toi, oui c'est toi qui l'a négligemment laissé sur sa pauvre plaque en verre sécurité ! Et encore je parle de négligence, mais qu'est-ce qui me dit que tu ne l'as pas fais exprès ? " Excédé, déstabilisé, il hurle : "Mais t'as bouffé quoi là ? Qu'est-ce qu'il se passe ? T'as un sérieux problème ma grande ! Qu'est-ce que cette orange a à voir entre nous ?" Puis il se tait et s'affaisse. Des larmes commencent à illuminer ses iris bleus, les rendant magnifiquement poignants. Je me dis que c'est beau la tristesse. Il continue : "Mais je t'aime, je suis fou amoureux de toi, je n'ai pas envie qu'on se quitte sur un malentendu. Tiens, je vais la jeter, puisque c'est elle le problème". Il se dirige vers la poubelle. Je lui barre le passage. Il s'agace :" Laisse moi passer ! Je vais la jeter cette orange puisque c'est elle qui te dérange." Commence alors un lutte ridicule de gens qui ne veulent pas se faire mal mais bien décidés à s'opposer l'un à l'autre. Pourtant, je finis par le repousser suffisamment fort pour qu'il parte en arrière, perde l'équilibre heurte l'angle d'un placard et tombe par terre en bousculant au passage le fridge. Je lui crie " Mais fais attention ! Merde !" Il porte sa main à sa tête ; un peu de sang coule. J’attrape un rouleau d'essuie-tout et lui balance au visage : "Évite de coller du sang partout et dégage maintenant ! Je ne veux plus te voir maintenant, pauvre type !" Il se relève avec difficulté. Il se plaint d'une douleur vive au dos et à la tête. Je répète : "Allez dégage maintenant ! je ne veux plus te voir". Il sort en titubant et maugréant des trucs en rapport avec la folie et les feuilles de sopalin qu'il maintient comme il peut plaquées contre son crâne. Je claque la porte. J'attends. Je reprends mon souffle. Sur le carrelage, au milieu de la cuisine, l'orange est là. Elle n'attend rien. Plus loin le fridge. J'ai toujours faim. Je la tranche, la presse, jette ses épluchures. Elle commençait à être un peu dure, il était temps ! Puis la tristesse m'envahit. Je me m'assois contre le fridge. Avec lui je pleure. Dans le sopalin, je me mouche. Je prends mon téléphone. Dans ma liste de contacts juste sous le nom de Dimitri, le numéro d'un livreur de pizza. "Ah, l'Italie !" J'appelle. Une fois livrée, je me dis que j'aurais peut-être dû commencer par là.

samedi 7 septembre 2019

Grain de sable

Un mot pour tout, un mot pour chaque situation. Un mouvement d’objet, son, couleur, dégradé, moiré, forme. Pas naturaliste mais aventurier à la découverte d’un autre genre de Monde : chercher la poésie oubliée, dénigrée, incomprise, méprisée. Besoin de précision. Peur. Instabilité. S’ancrer dans quelque chose d’aussi fuyant que le sable de la dune. Le grain de sable ne ment pas. Le grain de sable ne se plaint pas. Il ne manifeste aucune velléité de faire carrière dans un désert de son choix :
- Moi, je suis saharien ! déclare le premier.
- Et bien moi, s’exclame le deuxième, je suis un brin néo-mexicain, un brin névadain et surtout très radioactif ! Ne m’appelez pas Trinity, je ne suis pas un gadget … (Rires ?) Mes ondes alpha et gamma ont déjà provoqué de nombreuses mutations dans l’ADN des vivants ! Je n’ai pas besoin de chauffer au soleil pour brûler la peau, hahaha !
- Et bien moi, réplique le premier, j’ai participé à l’assaut de la forêt primaire africaine !
- Bah, on a tous fait ça, le coupe un troisième. Lui, le désert de Gobi. - Moi, poursuit-il altier, j’ai eu l’honneur d’avoir été foulé par le Sabot du Cheval du Grand Gengis Barkhane, le plus grand conquérant que l’histoire n’ait jamais connu !
- De l’histoire connue … s’agace le Névadain. J’ai aussi voyagé avec les plus grands shamans indiens. Ils m’ont conté leurs rêves et je peux vous affirmer que le monde des esprits est bien plus vaste que n’importe lequel de nos déserts.
- Et bien moi, reprend le Saharien, comme le vent m’a porté sur une plage de luxe, j’ai connu les plus grandes stars. Intime des plus belles femmes, elles s’allongent sur moi et parfois je glisse dans des endroits très mystérieux …
- Avant ! Avant, s’enjaille lyrique le grain du Gobi, j’étais coquille d’huître ou quelque chose comme ça, puis je me retrouve balaise en falaise, mais point de sentiment pour le sédiment ! Détritique sans cote face à la raison de l’érosion qui m’emporte, je coule alluvion et sans illusion je touche le fond. Jusque qu’à l’ombre de mon madrépore, s’évapore cette masse liquide peuplée de vivants et qu’encore je me dore dardé de puissants rayons verticaux.
- Moi, j’adore le chant choral ; crissements, craquements, bruissements … Tout vibrant, nous nous resserrons les uns contre les autres, rassérénés comprimons l’air, expirons un son unique. “Sous des pieds imprudents” et le "joggeur incessant" sont mes classiques préférés.

jeudi 13 juin 2019

Aérosol

Pour nous le temps n’est pas figé.
Qu’elle soit minerai antique ou moulage plâtre, chaque statue naît d’un instant de vie qu’elle préservera à jamais. Voyageurs immobiles, nous voilà à la fois à Rome et à Paris, maintenant et il y a mille ans.
Que nous soyons de marbre ou de chair,
L’imaginaire et la technique nous façonnent et nous fascinent, car le sculpteur dans sa patience a pour matière autant la roche métamorphique que la métamorphose de nos âmes. Ainsi loin des visages impavides, il parvient à provoquer l’illusion du sentiment. Seulement.
Seulement il faut l’éclat.
Non pas celui qu’on trouve entre nos veines, mais celui de nos orbites, dans lesquelles parfois des élans pleins d’une attention bienveillante y logeaient de jolis petits cailloux précieux et brillants.
Mais aujourd'hui nos yeux s’irisent.
Il s’ouvrent comme s’ouvre le regard du nouveau-né. Un regard neuf et vif redonnant ardeur à l’énergie originelle prodiguée par notre créateur. Nos visages engourdis s’animent et agitent vos pensées. C’est l'expression de notre renaissance.
L’intention est là.
Elle l’a toujours été. Diaprée, elle s’érige en dialogue, se déploie, vous atteint et vous étonne : désormais nous pouvons admirer nos peaux de pierres à la patine mâtinée d'histoires, projeter notre humanité, faire preuve de compassion, être en empathie ou plus simplement partager la complicité d’un clin d’œil furtif.
Tout ceci est bien étrange.
Mais il semble que nous échangeons, que nous habitons le même endroit et le même moment.
Est-ce un effet de miroir ? Sommes-nous dans une rencontre, un "dating" ?
Il n'y aura pas de numéro entre nous, juste le grain des émotions pures que nous porterons jusqu’à l’Éden de nos souvenirs. Car dans le tremblement de nos pupilles, nous sommes tous là, à vouloir engloutir le monde, à nous remémorer l'éternité.
A peine plus qu’un reflet fugace, nous vous observons, humains éphémères.

Philippe Pimor